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mercredi 12 février 2014

Enseignement privé : « Une discrimination évidente à l’entrée »



Pascale Petit :
« Une discrimination évidente »
à l’entrée des établissements scolaires privés


Pascale Petit est docteure en sciences économiques, maître de conférences à l’université Paris-Est.

Avec les économistes Loïc du Parquet et Thomas Brodaty, vous venez de mettre en évidence, dans un rapport de recherche sur « la discrimination à l’entrée des établissements scolaires privés », qu’il est plus facile de s’inscrire dans une école privée lorsqu’on a un patronyme français qu’un nom à consonance maghrébine. Comment avez-vous procédé ?

Nous avons utilisé une méthode appelée le “testing”, très employée pour mesurer les discriminations à l’embauche. Nous avons créé deux profils de pères souhaitant inscrire leur fils dans le privé à la prochaine rentrée. L’un porte un nom à consonance française (Pierre Dubois, Thierry Legrand...), l’autre à consonance maghrébine (Hussein Rajabi, Abdel Ben Karouba...). Chacun des deux pères fictifs a adressé, à quelques jours d’intervalle, un message à un même établissement privé, demandant des informations pour y inscrire son enfant. L’expérience a été répétée sur 4 269 établissements privés (3 023 écoles primaires et 1 246 collèges).

Quels établissements avez-vous choisis ?

Des établissements privés ont été testés dans toutes les académies. Les messages ont été envoyés à ceux qui avaient indiqué leur adresse électronique sur le site du ministère de l’éducation nationale. Nous n’avons pas inclus les lycées, qui sont plus spécifiques en termes d’offre de formation.

Qu’avez-vous observé ?

Une discrimination évidente à l’entrée dans le privé. Dans 18 % des cas, les suites données à la demande d’informations du père fictif d’origine maghrébine sont moins favorables que celles données par le même établissement au père d’origine française. La discrimination s’observe à trois niveaux. Tout d’abord, le père issu de l’immigration est plus fréquemment confronté à une non-réponse de la part des établissements (68 % des cas, contre 55 % pour le père d’origine française). Ensuite, il reçoit plus souvent une réponse négative de la part des établissements qui ne recontactent qu’un seul des deux pères. Dans ce cas, l’établissement lui répond, par exemple, que les classes sont complètes alors que parallèlement, l’autre père ne reçoit pas ce type de réponse. Enfin, il reçoit moins fréquemment une réponse positive ferme (4,5 % des cas, contre 8,5 % pour le père d’origine française).

Y a-t-il une typologie des établissements les plus ou les moins discriminants ?

Elle est difficile à établir. Nous observons toutefois que les établissements qui ne répondent qu’au père d’origine française sont un peu plus souvent situés dans des communes où la proportion d’immigrés est plus faible et dans des départements un peu plus ruraux, dans lesquels la part des élèves scolarisés dans le privé est plus élevée et où la part des cadres dans la population est un peu plus faible.

Vous travaillez sur l’accès à l’emploi. Pourquoi avoir investi le champ de l’éducation ?

Lorsqu’on travaille sur l’emploi, on en revient toujours à la formation moins bonne de certaines populations. Il nous a semblé intéressant d’en rechercher les causes profondes, à savoir à l’école.

Les résultats vous ont-ils surpris ?

Nous avons été surpris par le faible taux de réponses de la part des établissements. Un sur deux n’a donné suite à aucun des deux messages. Bien sûr, certains courriels ont pu ne pas aboutir, mais ce fort taux de non-réponses laisse à penser que cette procédure de demande d’inscription par courriel n’est pas la voie royale pour entrer dans un établissement privé et que le réseau joue un rôle important pour obtenir une place [souligné par moi]. Par ailleurs, nous craignions de ne pas placer notre observation au bon niveau en nous focalisant sur la première prise de contact. Nous pensions que si discrimination il y avait, elle arriverait sans doute plus tard dans le processus d’inscription - peut-être après un rendez-vous - et ne serait alors pas mesurable par notre enquête. Le testing a infirmé nos craintes.

L’enseignement privé est très majoritairement financé par de l’argent public...


C’est effectivement une question qui peut être soulevée. Depuis 1959, la loi Debré impose aux établissements privés d’inscrire « tous les enfants sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyance ». Une contrainte dont 18 % de ces établissements sembleraient s’affranchir [souligné par moi].

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