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mardi 16 avril 2013

Naissance de la pédagogie “progressiste”

[Pour écrire les circonstances de l'apparition de la pédagogie “progressiste”, je me suis largement inspiré de la première partie (La construction d'une gauche pédagogique) du livre récent de Sandrine Garcia, À l'école des dyslexiques, dont je recommande vivement la lecture.]




Les acteurs


L’École moderne
Les méthodes de Célestin Freinet s’inscrivent dans le courant des pédagogies actives. Membre du PCF (Parti communiste français), il fréquente la Ligue internationale pour l’Éducation nouvelle. Les partisans des pédagogies nouvelles/actives créent le concept d’école traditionnelle pour mieux pouvoir se définir eux-mêmes.
Après la guerre, les relations de Freinet avec le GFEN et le PCF se dégradent. Freinet reproche au GFEN d’être du côté des « belles paroles », alors qu’il se place du côté de l’action. Freinet va même renommer son mouvement “École moderne” pour le distinguer de l’Éducation nouvelle. En 1950, une campagne est lancée contre lui par Georges Snyders, de la revue communiste La Nouvelle Critique. On reproche à Freinet son réformisme petit-bourgeois, alors que la pédagogie révolutionnaire doit être au service de l’édification du socialisme.
Freinet meurt en 1966 et son mouvement se développe.

Le GFEN (Groupe français de l’Éducation nouvelle)
Le GFEN a été créé en 1922 comme la section française de la Ligue internationale pour l’Éducation nouvelle. Henri Wallon, membre du PCF, en prend la direction de 1946 à sa mort, en 1962.
À la mort d’Henri Wallon en 1962, le GFEN prend ses distances avec la direction du PCF. Dans les années 1960-1970, les sociologues ébranlent la croyance dans l’école libératrice en mettant en relation origine sociale et réussite scolaire. Le livre de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers (1964), a alors un grand retentissement.

Le PCF (Parti communiste français)
Les conceptions du PCF sur l’école sont dominées par la ligne directrice imposée par Georges Cogniot dans les années 1930. L’école doit faciliter l’organisation du prolétariat, son éducation de classe, l’élévation de sa capacité de lutte. Le plan Langevin-Wallon (1947) constitue le référentiel pour la construction d’un système d’enseignement unifié et gratuit, pour lutter contre l’inégalité scolaire.
Dans les années 1960, le PCF rejette les analyses de Bourdieu et Passeron (la « sociologie fataliste »). Des acteurs de l’Éducation nationale membres du PCF élaborent alors des conceptions pédagogiques “révolutionnaires”, destinées à lutter contre l’échec des élèves des classes populaires. L’ancienne conception marxiste de l’école est réaménagée, car les méthodes révolutionnaires permettent au prolétariat d’accéder au savoir émancipateur. Un rôle positif est attribué aux échanges entre élèves dans les situations d’apprentissage, en opposition avec une conception “frontale”. C’est la naissance de la “pédagogie progressiste”. En politisant les démarches pédagogiques, on peut donner une expression marxiste aux pédagogies nouvelles.
Les pratiques pédagogiques sont créditées d’un pouvoir révolutionnaire en soi. La référence obligée à l’Éducation nouvelle s’accompagne d’une démarcation vis-à-vis de Freinet, au nom de la science et de la proscription du déchiffrage. Cela permet de repositionner le marxisme au sein des différents mouvements de l’Éducation nouvelle.

L’INP (Institut pédagogique national)
Il apparaît sous ce nom en 1956. L’INRP (1980) et l’IFÉ (2011) en sont la continuation.
En 1960, Roger Gal, qui dirige l’INP, anime une commission pour la réforme de l’enseignement du français. Proche des mouvements de l’Éducation nouvelle, il refuse l’hégémonie de la grammaire et son enseignement séparé.
Roger Gal est remplacé en 1966 par Louis Legrand, un inspecteur d’académie.

Les linguistes
Dans les années 1960, la linguistique est à l’« avant-scène de la modernité culturelle ». C’est la discipline pilote des sciences humaines. Les apports des linguistes universitaires rejoignent les conceptions des pédagogies nouvelles. Les démarches pédagogiques alternatives y gagnent une assise scientifique. Désormais, la critique se fait au nom de la “vérité scientifique”. L’intervention des linguistes est la garante « d’un corps de savoirs en prise directe avec la recherche contemporaine ».

L’AFPF (Association française des professeurs de français)
Créée en 1967, l’AFPF accueille les partisans de la linguistique et de la “pédagogie scientifique du français”. Sa prise de position fondatrice est le « manifeste des Charbonnières » (1969), qui soutient le plan de rénovation du français d’Hélène Romian. En 1973, l’AFPF devient l’AFEF (Association française des enseignants de français). L’association est dirigée par un membre du PCF.

L’AFL (Association française de la lecture)
Association fondée par le psychologue André Inizan. En 1973, Jean Foucambert en prend la direction. Il est à la fois membre du PCF, du GFEN et inspecteur de l’Éducation nationale rattaché à l’INRP.
Foucambert propose de renouer avec la méthode idéovisuelle que Decroly avait mise au point pour les enfants sourds. Pour lui, l’enfant soumis à l’apprentissage de la combinatoire est semblable au prolétaire soumis au travail à la chaîne, privé de l’exercice de son intelligence. Le déchiffrage doit donc être proscrit. L’alphabétisation est le propre de l’école traditionnelle, Foucambert veut lui substituer la “lecturisation”.
Le statut de l’apprenant est nié au profit de celui de « lecteur-expert », dont on cherche à installer le fonctionnement sans passer par le préalable de l’entraînement.


Les faits


Dans les années 1970, un nouvel esprit anime l’enseignement. Dans l’école primaire, l’heure est à la rénovation pédagogique. Du fait du psychologisme ambiant et de la foi en la spontanéité enfantine, on vise d’abord l’épanouissement de l’enfant.

1963-1966 : La “Commission Rouchette” (Maurice Rouchette est inspecteur) adopte les propositions de l’INP. La plupart des membres de cette commission adhéraient aux idées de l’Éducation nouvelle et avaient comme objectif de faire pénétrer les méthodes actives à l’école élémentaire, notamment les méthodes Freinet. Selon eux , le maître devait expliquer le moins possible, parler peu et provoquer le débat entre les élèves. Expérimenté entre 1967 et 1972, ce projet d’instruction constituera la référence de l’avant-garde pédagogique.

1972 : Plan de rénovation du français coordonné par Hélène Romian. Celle-ci est un ancien professeur de lettres modernes à l’École normale de Douai ; elle est membre du PCF et du GFEN ; et elle est rattachée à l’INRP. Le plan de rénovation s’appuie sur les linguistes Émile Genouvrier et Jean Peytard. Hélène Romian considère que l’activité de lecture est une « stratégie de traitement d’indices », inspirée par de nouvelles découvertes scientifiques. La linguistique et les nouvelles approches littéraires (analyse des « genres discursifs ») apparaissent comme les conditions d’une réduction des inégalités à l’école.

1975-1980 : Parution de 3 ouvrages qui révolutionnent les conceptions de la lecture :
- Eveline Charmeux, La lecture à l’école (1975)
- Jean Foucambert, La manière d’être lecteur de la maternelle au CM2 (1976)
- Laurence Lentin, Du parler au lire (1977)
Les pédagogies nouvelles refusent les méthodes syllabiques (qui empêcheraient la compréhension), s’opposent aux démarches pédagogiques « transmissives » et s’affranchissent du souci d’efficacité. Il ne s’agit pas d’aller du simple au complexe, mais d’installer l’élève dans la complexité. Ces pédagogies nouvelles s’institutionnalisent en passant dans les instructions officielles.
Les formateurs font des productions d’Evelyne Charmeux, de Jean Foucambert et de Laurence Lentin la base de la didactique en lecture.

1985 : Plateforme commune des Mouvements pédagogiques (dont l’AFL, le CRAP, le GFEN et l’ICEM). Opposition à la voie indirecte (déchiffrage) pour aller directement au sens par la lecture globale.

La production de modèles alternatifs à l’école traditionnelle conduit à minorer la question de l’efficacité des démarches pédagogiques. Leur valeur tient, d’une part, au rejet du déchiffrage, et d’autre part, à la référence à telle ou telle théorie savante. L’élève doit construire lui-même ses savoirs (influence de Piaget). Ces démarches délégitiment la progressivité des apprentissages et la nécessité de l’entraînement.
La pédagogie de l’ « éveil » met l’accent sur le milieu stimulant que doit devenir l’école, par opposition à une pédagogie « mécanique » et « répétitive ».
Du point de vue des pratiques, il s’agit de redéfinir l’activité de l’enseignant comme une activité de mise en situation des élèves qui leur permettra de découvrir les savoirs sans que le maître fournisse des explications.
Ces principes pédagogiques sont partagés par l’ensemble des « innovateurs » et font la synthèse des apports de l’Éducation nouvelle. Les acteurs qui veulent changer l’école puisent dans le répertoire de l’Éducation nouvelle, car celle-ci fournit un point de vue structuré. L’école est conçue comme étant le lieu de mises en condition cognitives et sociales destinées à asseoir une société future. Changer l’ordre scolaire pour changer l’ordre social.

Loin de favoriser les enfants des milieux populaires, nous savons maintenant que ces pratiques pédagogiques renforcent les effets du capital culturel hérité par la famille. Proscrire la transmissivité au nom d’un idéal d’élève redécouvrant les savoirs aggrave considérablement les inégalités scolaires.

Cette pédagogie qui se disait “progressiste” a été un facteur de régression pénalisant les humbles. En d'autres termes, une escroquerie...

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